
Dans un monde où tout va toujours plus vite, plus loin, où on nous demande toujours plus d'efficacité, d'engagement dans le monde du travail, de sacrifices sur nos vies personnelles, saurons nous, dans un contexte inédit, rééquilibrer notre système de valeurs communes en dehors de celui qui nous a été imposé de l'extérieur?
Dans une société dé-ritualisée et désacralisée, sur quelles valeurs pouvons nous nous appuyer pour tenter de construire un monde nouveau?
Serions nous devenus des techniciens au service d'une technologie qui nous dépasse comme le suggérait Jacques Ellul dans son ouvrage "Le système Technicien" paru en 1977?
Nous étions alors en pleine révolution individuelle, en France, après les années 70, les tabous étaient levés et la population aspirait à vivre sa liberté au mieux. Le projet de l'Europe était déjà bien ancré, chacun étant persuadé que les grandes guerres étaient derrière nous.
Pendant que chacun aspirait à vivre selon l'adage "il est interdit d'interdire", les industriels s'en donnaient à cœur joie pour proposer toujours plus de nouveautés aux joyeux consommateurs en devenir.
La télévision déjà allumée dans chaque foyer, allait bientôt voir arriver un concurrent de taille avec l'informatique qui allait finir de globaliser un système qui allait devenir autonome et destructeur.
Nous avons assisté au développement d'une société occidentale d'abondance, l'accès au tout, tout de suite, de nouvelles technologies prenaient forme, la science faisait des bonds de géant, pendant que dans d'autres régions du monde on mourrait de faim. L'occident se gave, jamais repu de tous ses biens.
Un homme moderne tout puissant, rationnel, débarrassé des péchés d'une religion qui avait fait son temps dans les esprits. La nouvelle religion serait le capitalisme ou ne serait pas.
De nombreux chercheurs ont tenté de penser notre monde et de se prémunir d'éventuels ratés.
Des les années 50, Gregory Bateson développait le concept de schismogenèse comme l'étude des interactions entre les individus plutôt que celle de l'individu lui même comme un élément isolé. Il développa plus tard, avec l'école de Palo Alto la théorie de la double contrainte comme une explication possible de troubles psychiatriques, notamment la schizophrénie.
Avec Ellul et Bateson, que j'ai choisi d'explorer ici, deux théories riches se côtoient, une théorie sociologique de notre modèle de société, une théorie anthropologique des comportements individuels.
Ou comment, dans un système technicien, l'évolution de l'individu permettrait un changement de modèle de société?
"Le système technicien" selon Jacques Ellul
Selon Ellul, un système est un "ensemble d'éléments en relation les uns avec les autres, de telle façon que, l'évolution de l'un provoque une évolution de l'ensemble, toute modification de l'ensemble se répercutant sur chaque élément."
Dans son livre "le système technicien" il fournit alors une synthèse de ses précédents travaux sur le rôle et la place prise par la technique et ses corrélats: le machinisme, la société industrielle, la société de consommation de masse et des loisirs; mais aussi leurs implications organisationnelles et politiques dans le monde contemporain.
L'interconnexion croissante de tous les réseaux que l'informatique naissante à son époque promet d'amplifier, présage selon lui d'un "système aveugle, sans perspective, sinon celle de son extension illimitée, artificialisant toujours plus l'environnement et aliénant l'homme; un système aux effets totalement imprévisibles, l'avenir devenant impensable, ce qui nourrit les sentiments d'angoisse et attisent les comportements violents."
L'hypothèse est posée, et le moins que l'on puisse dire c'est que nous pouvons tous constater aujourd'hui les méfaits de ce système.
Si la technique est, à la base, un simple savoir transmis par les artisans, avec l'apparition des machines en général et de leurs applications, elle est devenue technologie.
Un ensemble d'outils, matériels ou non "qui sont rassemblés, organisés et animés de manière à remplacer l'homme dans un certain nombre de taches."
L'auteur poursuit: "Au fil de son développement, la technique est devenue un milieu environnant à part entière; l'ancien environnement -la nature- tend à n'être plus qu'un décorum ou un vestige. Il n'y a plus d'autres liens entre l'homme et la nature que ceux qu'autorisent l'appréhension technique aux dépens des autres liens complexes, fragiles, que l'homme avait su patiemment tisser, comme les liens poétiques, symboliques et magiques qui sont amenés à disparaître."
En effet, tout est devenu technique, les relations humaines, les agences matrimoniales, la dynamique de groupe, le management, et même la thérapie; la technique s'interpose comme un intermédiaire incontournable entre l'humain et son milieu naturel.
C'est bien la technique, et par évolution la technologie, qui détermine en grande partie nos vies.
Tout est protocolisé, rationalisé, selon des données précises, mathématiques, informatisés.
Les réseaux sociaux, les navigateurs collectent des données sur chacun d'entre nous, nos comportements sont étudiés, disséqués, au profit de la performance et de l'évolution. Nous avons fait des progrès considérables en médecine, en hygiène, en qualité de vie.
Du moins en apparence.
La publicité, l'art moderne, la "morale technicienne", se chargent d'accorder les bouleversements technologiques à notre sensibilité.
Selon l'auteur "la technique est en soi suppression des limites ; Il n'y a pour elle aucune opération impossible: ce n'est pas un caractère accessoire ou accidentel, c'est l'essence même de la technique; une technique n'est jamais, dans l'esprit du système, rien d'autre que ce que l'on ne peut pas réaliser actuellement du point de vue technique."
Si la description faite par Ellul sonne comme une fatalité, il n'en reste pas moins, que nous engageons notre responsabilité individuelle quand au choix que nous faisons face à ce qui est proposé.
L'ère de la technologie signera-t-elle à terme la fin du genre humain?
Le système technicien qui phagocyte la nature qui nous a fait naître, finira-t-il par détruire l’hôte qui l'héberge et qui lui a fourni les matières premières à un développement sans fin?
Peut on lutter à l'échelle individuelle contre un système d'une telle ampleur?
Le projet Bateson, applicable à une société schizophrène?
"La folie, c'est de se comporter toujours de la même façon en s'attendant à un résultat différent." Albert Einstein
Faisons une rétrospective, à l'apparition des théories systémiques, avec Gregory Bateson. En 1956, à la publication de Naven, Gregory Bateson met en lumière un tout nouveau concept: la schismogénèse, qu'il définit comme suit: "processus de différenciation dans les normes de comportements individuels, résultants d'interactions cumulatives entre individus."
D'un point de vue étymologique, Schismogénèse vient de "schisme": division, séparation, et "genèse": création.
Dans son étude de la dynamique de l'équilibre social dans la société des Iatmuls qui célèbrent le Naven, il s'attelle a décortiquer les interactions et l'influence du comportement des uns sur le comportement des autres.
Bateson étudie alors cette cérémonie, qui consiste pour les hommes à se travestir en femme, et met en avant, entre autres, le fait que les encouragements des femmes, entraînent plus d'exhibitionnisme des hommes qui entraînent plus d'encouragements de la part des femmes et ainsi de suite.
Cependant, il se rend compte qu'il a commis une erreur courante chez l'homme de science, celle de confondre les théories explicatives avec la réalité de la vie sociale, c'est à dire de chosifier les concepts.
Cette première distinction entre "la carte" et "le territoire", sera un socle de base pour ses futurs travaux. Il met ainsi en avant le fait que, comme le précise Teresa Garcia Riviera et JJ Wittezaele: "Pour arriver à la classe,il nous faut passer par une opération mentale d'abstraction et de généralisation. Nous quittons par conséquent la chose elle même, pour passer au nom de la chose: on ne peut pas toucher, voir, sentir "l'homme" de même que comme disait Bateson, le mot chat ne miaule pas. Cette distinction semble aller de soi, mais n'oublions pas que dans notre mode de communication habituel, le langage verbal, la différence entre ces deux niveaux logiques n'apparait pas, en tout cas, nous n'avons pas conscience qu'une distinction de syntaxe s'impose lorsque nous passons d'un niveau à un autre."
C'est donc dans cette optique qu'il procède à une correction minutieuse de son ouvrage et élabore la théorie de la schismogenèse. Avec ce concept, Bateson franchit un cap décisif pour la suite de ses travaux: pour comprendre le comportement d'un individu, il faut tenir compte des liens entre cet individu et les personnes avec lesquelles il est en relation. Alors que l'approche psychanalytique se développe dans le monde, et que la psychiatrie défend une vision intrapsychique des comportements humains, on passe avec Bateson à une prise en considération du système relationnel de l'individu.
Il distinguera alors la schismogénèse complémentaire et symétrique, qui pourraient potentiellement se neutraliser l'une l'autre. (Je ne développerai volontairement pas ces concepts ici, puisque ça n'est pas le propos qui nous intéresse.)
Pour Bateson, chaque information que nous percevons en provenance de l'extérieur, qu'elle soit perçue à un niveau conscient ou non, entraîne une réponse de notre part. Réponse qui entraîne elle même une réponse de l'extérieur et ainsi de suite.
Chaque individu étant à la fois émetteur et récepteur d'information, qui entraîne un feedback de celui qui reçoit l'information, entraînant ainsi une causalité circulaire dans les interactions humaines.

Le projet Bateson, réunira psychiatrie et cybernétique ouvrant ainsi la voie aux thérapies familiales. Ce projet a permis la naissance de l'école de Palo Alto et de la thérapie stratégique et systémique, comprenez, l'être humain est un système, en interaction avec d'autres systèmes, eux mêmes en interaction les uns avec les autres.
Vous ne serez pas surpris de lire que l'école de Palo Alto, ne trouvant pas de financement, a finalement trouvé une oreille plus qu'attentive auprès de Rockefeller pour financer ses travaux.
Une grille de lecture du comportement humain qui se comporte comme un missile à tête chercheuse. Une baguette magique dans les mains d'un thérapeute aguerri, une arme redoutable dans les mains d'un ultra libéral au pouvoir.

La double contrainte: une théorie de la schizophrénie
Il semble important de développer la théorie de la double contrainte telle qu'elle a été décrite par l'école de Palo Alto comme théorie d'explication des troubles schizophrènes. Ils mettent en évidence plusieurs caractéristiques pour pouvoir qualifier un contexte de double contrainte. Le contexte doit impliquer deux personnes ou plus, l'expérience doit être répétitive, et doit contenir une injonction négative primaire puis une injonction secondaire qui entre en conflit avec la première (qui est la plupart du temps une injonction qui passe à un niveau non verbal) et une injonction tertiaire interdisant la fuite.
Vous voyez ou je veux en venir?

Dans notre monde actuel, ça pourrait donner ça:
- Injonction primaire: "Si vous continuer à rouler avec des voitures qui polluent vous serez taxé. Chacun doit être responsable de l'état de la planète"
- Injonction secondaire non verbal: le traité transatlantique qui permet d'acheter de la viande provenant de l'autre bout de la planète, des industriels qui polluent toujours plus sans être inquiétés, la liste est non exhaustive à ce niveau!
- Injonction tertiaire: "Mes chers compatriotes, vous représentez la France et je vais vous demander encore un effort pour permettre à notre pays de se relever, comme la puissance mondiale qu'il a toujours été."
Ces injonctions sont nombreuses sur les sujets de société, dont les intérêts financiers sont de plus en plus en opposition avec les intérêts de la vie sur la planète.
Nous recevons de plus en plus d'informations, dont pour couronner le tout, nous devons sans cesse vérifier la source. L'individu pris dans sa singularité, ne saurait représenter ou renverser le système qui l'englobe, puisqu'il utilise lui même une causalité circulaire, devenue aujourd'hui comme un tourbillon qui s'accélère et dont tout le monde cherche le bouton d'arrêt d'urgence.
C'est peut être ce qu'à trouvé la nature avec le Coronavirus.
Un bouton d'arrêt d'urgence à la schizophrénie de notre monde.
La théorie de Bateson et de l'école de Palo Alto a finalement donné naissance à la thérapie stratégique et systémique, ou comment modifier les comportements humains en modifiant un élément du système.
Ici, nous sommes tous un élément de ce système dans lequel nous vivons et qui nous asphyxie, au sens propre comme au figuré.
Et à la lumière de la théorie d'Ellul, il est paradoxal de se dire que nous devrions avoir recours à cette technique bien particulière pour contrer le système technicien.
Après tout, le paradoxe n'est il pas l'essence même de la vie?
En conclusion, l'humain est une cellule de l'organisme de Vie comme une autre

Si pour Jacques Ellul, le système technicien est, dans la société moderne, comparable à ce qu'est le cancer dans l'organisme; un nouveau milieu qui pénètre l'ancien, l'utilise, le phagocyte, et le désintègre; à la lumière de la théorie stratégique et systémique développée par Gregory Bateson et son équipe, chacun de nous est un élément du système que nous cherchons tous à modifier à notre niveau. (ou pas?)
L'approche systémique, et donc constructiviste, de la réalité implique une grande responsabilité.
Chaque cellule de l'organisme que représente l'humanité, et de manière plus large la Vie en général, doit prendre conscience de son appartenance au système et des répercussions qu'elle a sur le système dans son ensemble.
Et agir en conséquence.
Plus que jamais, nous devons poser des actes, en conscience.
Cela implique également de devenir conscient de la manière dont le système nous conditionne, nous formate, pour que nos besoins soient conformes à l'offre.
Dans ce contexte inédit de pandémie, plus que jamais, nous devons, chacun individuellement procéder à notre examen de conscience et remplir notre rôle de cellule de l'organisme que nous habitons.
Cependant, comme nous l'avons vu avec la théorie du système technicien, tout se passe comme si deux systèmes englobant chacun l'humanité cohabitaient sans pouvoir communiquer.
En effet, si la nature nous envoie des messages assez fort avec le dérèglement climatique ou l'apparition de ce virus, il semblerait que le système technicien soit resté sourd jusque là aux mises en garde, tout comme aux mobilisations humaines diverses.
Nous voilà avec une humanité au service de la technologie, effrayée par une nature dont elle est issue, incapable de recréer les liens qui l'unissent à elle.
Puisque, comme nous l'avons vu avec Bateson, l'individu est contrôlé par le système dans lequel il est inclus, l'heure est peut être venu de choisir.
Et si ces deux systèmes en conflit, ne représentait plus qu'un seul organisme malade?
De quel coté de l'organisme voulez vous être?
Vous préféreriez être le cancer ou le système immunitaire?
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